Poésie et bistrots...

Dimanche 17 février 2013


"Le bistrot est une école du présent, il enseigne à vivre l'instant, ici et maintenant."

La poésie se réfugie parfois hors des poèmes, dans quelque joli texte en prose. 
Ainsi dans un petit ouvrage de Pierrick Bourgaultl'écho des bistrots, petite confidence sur les cafés, pubs, tavernes et autres buvettes (Transboréal, 2012).

L'auteur nous emmène visiter diverses adresses dans divers coins du pays, à la rencontre d'une certaine convivialité, d'une ambiance vraie mais souvent en voie de disparition, noeud du "brassage social" au bar, "port ouvert sur le monde"
Ce goût est né de son enfance, jouée à un certain laisser-aller des sens au gré des couleurs, des odeurs, le regard vagabondant sur les étiquettes spiritueuses, l'ouïe captant la musique d'une vie généreuse dans le bistrot familial.
Adulte il poursuit son itinérance, fait de ses haltes un élément fondamental de son mode de vie, partagé

"Dans la rencontre amoureuse, l'autre bistrot est celui du matin, le plus proche de l'adresse de cette femme aimée durant une première nuit. Au lieu de plonger dans l'agitation de la ville, il est doux de savourer un café, de ressentir le plaisir fugitif d'une tasse au creux de la paume, la chaleur et le temps s'effacer entre les doigts. "

Ce texte dresse un panorama attachant d'une variété sans fin de lieux à nos yeux essentiels, dans lesquels le monde cesse de s'essouffler à presser le temps, apeurée à l'idée de ne pas tout avoir.




Mardi 29 janvier 2013

"Ferme les yeux et tu verras" Joseph Joubert
Jean-Claude Pirotte cite cette jolie phrase dans une de ses chroniques pour une revue littéraire française. Telle est une des habitudes de ce poète tant apprécié que d'appuyer ses propos, en vers ou en prose, sur quelque béquille jugée solide, un autre vers, un bout de poème, une phrase d'un ancien, d'un contemporain un compagnon de son vagabondage littéraire, son aventure au cœur des mots.
Nous en retrouvons parmi les contes bleus du vin, un recueil de chroniques lues au micro de la radio belge RTBF entre 1985 et 1989. (Éditions Le temps qu'il fait 1988). Baudelaire, Larbaud, Ponchon, Larguier, Pieyre de Mandiargues sont invités au détour d'une histoire à nous contée, sur le vin, un bistrot, une personne, un paysage.
L'auteur nous emmène dans diverses régions de France et de Belgique, dans quelques unes de ses promenades passées et présentes au doux parfum de vin, de bistrot, de cave, de paysages essentiellement du nord et de l'est de France.
Nous lisons avec joie ce livre, nous aimerions tout autant fermer les yeux et nous laisser emmener par la voix de cet homme, pouvoir coller aux mots un timbre, un son réel, fortifiant la mélodie déjà si doucement mélancolique offerte par l'écriture savourée par nos yeux.

Grâce à elle, nous goûtons des mots disparus de nos quotidiens de moins en moins savoureux, avides d'aventures simples auprès d'un zinc, le regard plongé dans un ballon; nous retrouvons un brin d'argot de bistrot ou une dose savante de vocabulaire œnologique.
Les plus profanes en matière de vin découvrent des lieux merveilleux du vin, de sa production, de sa dégustation. Les poètes inspirés par l'esprit d'errance s'exalteront à plonger dans quelques maisons improbables, troquet, auberge, cafés du commerce
« A force d'avoir entendu, dans la lumière jaunâtre et l'odeur un peu rance d'apéritifs démodés, reconstruire l'univers et disserter de l'influence des lunes rousses sur les finances publiques, mon esprit volontiers brumeux s'est mis à couver une sorte d'inclination rudimentaire à l'égard des beloteurs du soir et du ronron mélancolique des tournées de gros rouge ou de casanis... »

Le poète Pirotte en vadrouille fond donc sa carcasse dans le décor d'un monde en retrait, où pourtant se retrouve à l'abri le cœur battant d'un peuple en proie à l'incertain; l'occasion aussi de se prononcer sur une certaine approche de la vie

«  Ah, je sais que les grincheux me taxeront de lyrisme fumeux et d'herméneutique de comptoir. Qu'importe. Lorsque je lève mon verre d'or et d'ambre à la lueur dansante d'un rat-de-cave admiratif, au fond d'un caveau pénombreux où reposent les fûts alignés comme une famille de belles-au-bois-dormant, lorsque je lève mon verre et que m'éblouit le jeu des transparences, je sais qu'il n'est pas d'autre vérité sous terre, sur terre et dans le ciel et que le frémissement de la liqueur fonde les certitudes et les évidences de la poésie, donc de ce que sans erreur il faut nommer, n'en déplaise aux tempéraments atrabilaires, le souci chevillé à l'âme de l'harmonie universelle. »

Il boit, parfois cause ou se contente du silence d'un moment de partage. Il note dans son esprit. Il reprend le fil, reconstitue les images, avec les mots, dans la nuit sous l'arpent d'un toit de passage, à l'écoute du vent ou des gouttes ruisselantes. Un poème, une prose apparaîtront probablement, balises accumulées sur des feuilles volantes,un jour recueillies en un bel ouvrage.






Lundi 28 janvier 2013



"Quand le passé fleurit

Rien, quand on vit dedans, n'est jamais poétique.
Ce pavé, c'est le tien; ces bruits, tu les entends;
Et le fracas des trams avançant avec peine, les rues
Qui te relient au bar dont tu rêves, au bar où on boit ton désespoir,
Sont des trams et des rues, sans plus. La poésie est ailleurs.
Une fois qu'on a laissé derrière soi les enseignes des cinémas, les boutiques, 

On le regrette, et puis on cesse de le regretter.
Étrangement cruels
Semblent tous les nouveaux points de repère, ceux du présent, ceux d'ici. 

Mais qu'on parte en Nouvelle-Zélande, ou vers le Pôle, 
Et ces mêmes pavés vont fleurir, ces bruits se faire musique
Et les trams chanter une complainte à l'enfant endormi
Qui n'est jamais en repos, dont le navire dansera toujours,
Qui ne retrouvera jamais sa patrie, mais qui pourtant doit rapporter
A Ilion des trophées étranges et sauvages."

Malcolm Lowry, dans "Pour l'amour de mourir"

Vendredi 25 janvier 2013


"Le vin du solitaire
 Le regard singulier d'une femme galante
Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc
Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant,
Quand elle y veut baigner sa beauté nonchalante;

Le dernier sac d'écus dans les doigts d'un joueur:
Un baiser libertin de la maigre Adeline;
Les sons d'une musique énervante et câline,
Semblable au cri lointain de l'humaine douleur,

Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde,
Les baumes pénétrants que ta panse féconde
Garde au coeur altéré du poëte pieux;

Tu lui verses l'espoir, la jeunesse et la vie,
_ Et l'orgueil, ce trésor de toute gueuserie,
Qui nous rend triomphants et semblables aux dieux!"

Charles Baudelaire, Les fleurs du Mal



Jeudi 24 janvier 2013

" (...) Mais l'automne à Corcelles est une saison douce. Les pentes compliquées du Mont Afrique diffusent une lumière ocre et verte sur le village, tassé autour de la place plantée de platanes, d'une église, et de deux auberges. Chaque après-midi de cet automne-là, je me rendais à Corcelles, j'escaladais les sentiers jusqu'au sommet du mont, je me perdais un peu dans les ravines embroussaillées, avant de redescendre vers l'estaminet du père Petit, où je m'installais dans l'arrière salle. Pour me dégourdir le palais, le vieil aubergiste me versait d'abord un canon d'aligoté, de cet aligoté septentrional dont la première gorgée réveille les papilles comme une goulée de brise fraîche, à la fois acide et parfumée.
De la table où j'étais assis, je ne me lassais pas d'admirer les bleus soutenus d'un paysage d'André Patte (...).
Le père Petit me parlait de son ami peintre et me racontait les légendes qui rôdent encore dans les combes du massif, la Combe à la Vieille, La Combe d'Orvaux, la Combe à la fée... Mais il n'oubliait pas de se glisser à la cave et d'en remonter le flacon quotidien, que nous dégustions face à face, en rêvant.
C'est au père Petit que je dois surtout d'avoir connu la robe mouvante, le goût rude et la mâche des cépages rustiques, qui ont aujourd'hui pratiquement disparu de la Côte. Et de prononcer seulement les noms de gamay rond, de gamay beurrot, de plant gris, de plant de Bouze, ou de teinturier Leroy me fait, entre deux averses mosanes, toujours chaud au coeur."

Jean-Claude Pirotte "Automne à Corcelles" (extrait) dans Les contes bleus du vin, ouvrage dont je parlerai un autre jour...


Mardi 22 Janvier 2013
Malcolm Lowry

"   Les ivrognes

Il y a le bruit de la mort, dans ce bar désolé, 
Où la tranquillité courbe la tête pour prier,
Où la musique égrène les rêves de l'amoureux;
Mais quand personne n'a mis un sou dans la machine
Qui débite âcrement le désespoir, ici
Où se font un chez-soi toutes les solitudes
_ Quand s'abat la pire des solitudes, le silence
Aucune musique électronique ne brise le rythme
Des coeurs deux fois brisés maintenant réparés
(La paix leur chirurgien, le chagrin leur éclisse)
_ Alors plus pénétrant que le son des trompettes
S'entend le son de l'âme qui se glisse dans ce réseau
Où tout désordre a la simplicité des tombes,
Où la vie-araignée s'embusque : le sommeil."

extrait de "Pour l'amour de mourir"


Vendredi 18 janvier 2013
J.C. Pirotte

Pas de page sur la poésie et les bistrots sans évoquer Jean Claude Pirotte, un autre de mes très chers compagnons poètes. 
Régulièrement sur ce blog je proposerai un billet, avec extraits, sur un de ces ouvrages, espérant vous donner envie de découvrir cet homme récompensé en 2012 par les prix de l'académie française et Goncourt-Robert Sabatier de la poésie.
Cet auteur belge a fui son pays et a vécu en cavale quelques années dans notre pays qu'il a arpenté, découvert, lu et bu. Il a écrit de nombreux textes, nouvelles, romans, récits et, surtout pour moi, de magnifiques recueils de poèmes ; des textes sur la vie et ses affres, sur le goût de lire, le devoir impérieux d'écrire, de partager avec un monde souvent éloigné, des émotions, une approche de la vie, de la  liberté, 
"Dans la misère et l'insécurité de la cavale, la littérature, la peinture, la musique, et la vigilante tendresse de Claire, qui de si loin m'apportait où que je sois sa présence furtive mais éblouissante, m'ont rendu à la vérité. A la paresse. Au vagabondage. Active la paresse (...). Productif le vagabondage. " , extrait de Cavale (1997).

Pirotte nous peint avec des mots simples une série de cartes postales, dans les lieux où il a posé son corps et son baluchon empli de livres, de carnets, de matériel pour ses aquarelles, d'envie d'écouter le monde. 
Il nous propose des ptits textes mis à la suite comme un journal où se mêlent des paysages intimes et locaux, traces d'une présence, en compagnie de la nature, une société souvent en retrait (côtoyée au bistrot autour d'un verre de vin), en marge, en recul. 
En plongeant dans cette oeuvre, le lecteur découvre une panoplie de moments incertains transmis sur un air mélancolique.
"Il n'y a que l'art, sans doute, et les conversations de bistrot, pour nous donner soudain le sentiment d'une confusion de l'étrange et du familier. Tout à coup nous sommes au centre du monde, et aux lisières du monde."( extrait de Plis perdus 1993). 
Nous nous promenons donc, nous retrouvons des atmosphères, des lieux dont la beauté simple disparaît des regards pressés de ne pas voir, guidant des corps emportés par un semblant de vivre.


"en lettres gothiques CAFE
sur la façade ruinée
la glycine est morte et le mot
ne sera plus prononcé

le mot café dans la montagne

a disparu des bourgs défunts
mais demeure ici où la route
ancienne décrit un coude

au sol pavé de débris roses

à l'abandon tu imagines
les parlotes sous les enseignes
du Saint-Raphaël quinquina

l'odeur forte de l'oignon cru

te surprend alors que tu glisses
un regard par la vitre noire
où se désempare la nuit" 

Le très vieux temps (2012)




Jeudi 17 janvier 2013

En passant par Fargue 


"La vie de café a été une entreprise menée contre le désespoir, et celle qui donnait les résultats les meilleurs." Léon-Paul Fargue dans l'ouvrage Refuges

Cet auteur fait partie de ma galaxie de poètes et auteurs de poésie lus et relus.
Il est un promeneur, un flâneur, un amoureux de Paris, de la vie urbaine, des bistrots, cafés et autres estaminets. J'aime à retrouver en le lisant une de mes façons d'être parmi la vie, le monde: déambuler dans les rues, respirer les atmosphères urbaines et leurs visages, quêter l'incertain à chaque pas, histoire de trouver substance à la création poétique, cette folie qui nous prend par surprise, frappe au cœur, joue avec notre esprit, sans crier gare.

Fargue a écrit de nombreux ouvrages, divers, nouvelles, poèmes, chroniques. (Déjeuners de soleil, Dîners de lune, Refuges, Le piéton de Paris, Haute solitude, Poésies)
l'un de mes fétiches est Poisons, réédité chez "Le temps qu'il fait".
C'est un recueil de textes brefs, sur la vie dans les cafés à Paris au début du XXème siècle, un ouvrage presque ethnographique sur la vie et ses personnages dans ces lieux, un ouvrage pour en défendre le rôle social, en expliquer l'importance dans la vie du poète.
Fargue adorait dépenser son temps, posé en terrasse, assis sur une banquette, debout au zinc, à regarder se faire la vie, à l'écouter se dérouler à ses côtés, avec ou sans lui.
Il s'en inspirait parfois, il a voulu nous en transmettre la substance dans ce livre.
J'aime particulièrement la série de portraits tracée, les "types de bistros", "Le timide, l'ivrogne à petit feu, le synope, le roulier, la fille, le mariole..."
Fargue évoque ainsi une époque ancienne, en déshérence : des mots, des attitudes, des ambiances... La vie de bistrot existe toujours, différente, mais aussi vivante, aussi vraie de moins en moins.

Or j'aime, je défends le café-bistrot comme lieu de vie sociale, nœud d'un indispensable creuset d'existences liées. Pour le poète, pour moi, le bistrot est indispensable; il accueille mon esprit vagabond, mon regard curieux, ouvert, mon cœur attentif à une certaine réalité, ignorée, oubliée, réfugiée auprès d'un café, d'un verre, seule ou accompagnée, silencieuse ou bruyante, dont je note les miettes, dont je parle dans certains de mes poèmes, dont j'évoquerai quelques épisodes sur ce blog.